Il y aura toujours des mécontents

Aux antipodes des grincheux qui réclament un téléphone mobile qui ne fasse que téléphone, je fais partie des gens qui cherchent désespérément un appareil portatif qui fasse tout sauf téléphone.

Je ne suis pas complètement réfractaire aux téléphones mobiles, mais je réserve leur utilisation aux situations où je souhaite rester joignable hors de chez moi. Pour ce type d'utilisation, une simple carte prépayée me suffit amplement. Or, pour le moment, pour acquérir un smartphone à un prix raisonnable, il faut également souscrire un forfait auprès d'un opérateur et s'engager pour au moins un an. Ce qui ne correspond pas à mes besoins.

En fait, ce que je cherche, c'est une tablette internet

C'est-à-dire une sorte d'ordinateur de poche, capable de se connecter en WiFi. Il en existe déjà plusieurs modèles : notamment le N810 de Nokia et la génération 6 des baladeurs multimédia Archos. Les deux produits reposent sur un noyau Linux et fournissent des applications de navigation web, courrier électronique, carnet d'adresse, etc. Les inconvénients :

  • Le Nokia N810 n'est plus disponible à la vente. Il sera remplacé prochainement par le N900. Mais ce dernier est en fait un téléphone dont le coût (sans passer par un opérateur de téléphonie mobile) devrait dépasser les 500€ !
  • Les possibilités de l'Archos sont très limitées pour ce qui concerne les fonctions d'assistant personnel. Et la tablette est complètement fermée, au sens où elle ne permet pas d'installer des applications supplémentaires, à l'exception de quelques plug-ins proposés par le constructeur lui-même.

Sans l'avoir vraiment cherché, j'ai fini découvrir le dernier iPod Touch d'Apple, qui semble correspondre à mes besoins. Comme pour l'Archos, je croyais que c'était un baladeur numérique. Comme quoi on peut se tromper...

Découverte de l'univers de l'iPhone et de l'iPod Touch

L'iPod Touch, en gros, c'est la même chose que l'iPhone, mais sans la fonction téléphone. Visuellement, les deux appareils sont quasiment identiques. Leur fonctionnement est géré par le même système d'exploitation iPhone OS, qui repose sur le même noyau que MacOS X.

Comme sur un ordinateur de bureau, il est possible de télécharger et d'installer rapidement de nombreuses applications. Cette possibilité est facilitée par l'existence d'une boutique d'applications en ligne, l'AppStore, accessible directement depuis l'iPhone ou l'iPod lorsqu'il est connecté à Internet. Contrairement à un téléphone ou un baladeur classique, l'iPhone et l'iPod sont des appareils polyvalents aux vastes possibilités. D'ailleurs, si vous regardez la télévision, vous avez certainement vu cette publicité où l'on vous vante les mérites du copier-coller (ici en anglais), fonction incroyablement innovante introduite récemment sur le dernier iPhone.

Pour les informaticiens, Apple met à disposition un kit de développement gratuit et une abondante documentation destinés à faciliter la création de nouvelles applications.

Ainsi, à première vue, l'iPhone et l'iPod Touch peuvent donner une impression d'ouverture et de liberté. Bienvenue dans ce monde enchanté...

De multiples verrous

Puisque l'iPhone et l'iPod Touch sont de véritables ordinateurs de poche, on peut s'attendre à disposer de la même liberté que sur un PC pour installer des applications, voire pour en développer soi-même. Lorsqu'on creuse un peu, on découvre qu'Apple a délibérément et soigneusement verrouillé sa plate-forme à plusieurs niveaux pour contrôler étroitement le processus de création et de distribution des applications.

Où trouve-t-on des applications ?

Sur un iPhone ou un iPod Touch sorti d'usine, le seul moyen disponible pour installer de nouvelles applications est de se connecter à l'AppStore Apple, soit en utilisant la connexion WiFi ou 3G de l'appareil lui-même, soit en utilisant le logiciel Apple iTunes (sur un PC ou un Mac, sous Windows ou MacOS X) avec l'appareil relié à un port USB de votre ordinateur.

Qui décide du contenu de l'AppStore ?

En principe, n'importe qui peut créer des applications. Cependant, pour être distribuée sur l'AppStore, chaque application doit avoir été approuvée par Apple, à la suite d'un processus de sélection sévère. Si vous avez développé une application qui ne respecte pas les règles édictées par Apple, vous ne pourrez pas la distribuer par les canaux officiels, même si vous savez que de nombreux utilisateurs seraient intéressés pour l'obtenir. Les critères d'acceptation sont :

  • techniques : fournir une application qui fonctionne correctement,
  • économiques : ne pas fournir une application qui concurrencerait celles fournies par Apple,
  • légaux : ne pas donner accès à des contenus interdits par la loi,
  • moraux : ne pas donner accès à des contenus jugés inconvenants.

Avec la deuxième règle, il est impossible de proposer un lecteur audio ou un navigateur web alternatifs, en remplacement de ceux fournis par Apple. Le cas le plus récent et très médiatisé concerne le rejet de l'application Google Voice, qui fournit un service de téléphonie par Internet, en concurrence avec la fonction principale de l'iPhone.

Concernant les contenus inconvenants, les critères sont extrêmement flous. Suite à la mise en place d'un système de contrôle parental, l'application Ninjawords a récemment été acceptée dans la catégorie des applications pour adultes, alors qu'il s'agit simplement d'une application de consultation d'un dictionnaire en ligne. Motif : le dictionnaire contient des mots grossiers, qui ne conviennent pas aux jeunes utilisateurs !

Quels outils sont disponibles pour développer des applications pour l'AppStore ?

Apple fournit un kit de développement gratuit et indispensable. Ce kit de développement comprend notamment :

  • l'environnement de développement Xcode
  • le compilateur libre GCC
  • les bibliothèques logicielles de la plate-forme iPhone OS
  • un simulateur d'iPhone

Ces outils ne sont utilisables que sur un ordinateur Apple sous MacOS X.

Enfin, le kit de développement est gratuit, mais ne permet d'exécuter des applications que dans un simulateur. Si vous souhaitez tester votre application en l'installant sur un vrai iPod ou iPhone, vous devez vous enregistrer comme développeur auprès d'Apple et payer $99.

Que faut-il en penser ?

Pour un partisan des logiciels libres, la découverte de cette succession de contraintes fait l'effet d'une douche froide. Dans l'état actuel des choses, par exemple, l'application de lecture audio de mon iPod ne peut pas lire mes albums préférés, que j'ai numérisés aux formats FLAC et Ogg Vorbis. Alors que l'appareil est techniquement capable de le faire, Apple ne permettra pas l'installation d'un lecteur audio prenant en charge ces formats.

Parmi les réactions favorables à Apple, on peut lire des choses du genre : Aucun baladeur audio du commerce ne sait lire tous les formats. Il est normal qu'ils prennent en charge en priorité les formats les plus répandus. Cependant, il y a une différence importante entre l'iPod Touch et la plupart des autres baladeurs audio.

D'une génération à l'autre

Lorsque les premiers baladeurs numériques et les premiers téléphones mobiles sont apparus, leurs concepteurs ont dû faire face à des défis techniques. Il fallait faire tenir une puissance de calcul élevée dans un faible encombrement, assurer une bonne autonomie des batteries et conserver un coût raisonnable.

Pour ces raisons, les appareils numériques portatifs étaient nécessairement limités. Ils ne savaient souvent faire qu'une seule chose (téléphoner, jouer de la musique) et étaient optimisés pour le faire efficacement.

Comme le prouvent l'iPod Touch et l'iPhone, les appareils mobiles des dernières générations possèdent toutes les ressources nécessaires pour contenir et exécuter une large gamme d'applications complexes. Si les obstacles techniques ont été repoussés, comment, alors, justifier les limitations que nous constatons ?

Défectueux par construction !

Habituellement, lorsqu'un appareil ne fonctionne pas aussi bien qu'il le pourrait ou le devrait, on dit qu'il est défectueux. Non seulement l'iPhone et l'iPod Touch sont défectueux, mais il le sont à dessein, non pas suite à une panne, mais par une volonté délibérée du constructeur. L'expression defective by design a été introduite pour qualifier ces produits dont les fonctions sont artificiellement limitées par des mesures techniques de protection.

Même si la loi et le marché semblent donner raison à Apple, cette situation est regrettable pour plusieurs raisons :

Les mesures de protection interdisent une utilisation optimale des nouvelles technologies. Certes, Apple met à profit les dernières avancées scientifiques et techniques pour développer ses produits. Mais au final, le constructeur fixe des limites qui servent ses propres intérêts, au mépris des intérêts des utilisateurs.

De plus, certaines des applications distribuées par Apple reposent sur des logiciels libres, comme GCC et WebKit, en partie développés par des bénévoles. Même si Apple a le droit de gagner de l'argent en commercialisant le résultat de son travail, sa politique de contrôle est en contradiction totale avec l'esprit du logiciel libre, qui prône au contraire le libre choix et le partage.

L'impossibilité de développer et de distribuer soi-même ses propres applications sans passer par les canaux contrôlés par Apple est un frein à l'innovation et à la concurrence libre et non faussée sur laquelle, paraît-il, devrait reposer notre système économique.

Enfin, le contrôle moral qui préside à la sélection des applications est infantilisant pour les utilisateurs adultes, et déresponsabilisant pour les parents des plus jeunes utilisateurs. L'opacité et l'incohérence des règles appliquées ont déjà été dénoncées : D'un côté, Apple interdit les applications tierces donnant accès à des contenus pornographiques, de l'autre il fournit préinstallé un navigateur internet qui donne accès au même type de contenus.

De l'enthousiasme à la déception

Je comprends l'enthousiasme d'un grand nombre de personnes pour l'iPhone et l'iPod Touch. Du point de vue de l'utilisateur, ces produits sont élégants, fonctionnels et agréables à utiliser. Du point de vue du développeur, les outils disponibles pour concevoir les applications sont bien pensés et permettent de travailler vite et bien.

Alors forcément, lorsqu'on découvre que ces outils ne pourront pas être utilisés à la mesure de leurs possibilités, le sentiment de frustration est à la hauteur de l'enthousiasme que l'on avait éprouvé au départ. À présent, je comprends mieux les manifestations de rejet, voire de haine, que la société Apple peut susciter.

Mon expérience n'aurait pu être complète sans aller voir du côté obscur, en rejoignant les nombreux utilisateurs qui ont choisi de contourner les mesures de protection et de profiter d'une nouvelle liberté.